mercredi, 23 décembre 2009

Philippe Jaccottet

Je sais maintenant que je ne possède rien
pas même ce bel or qui est feuilles pourries
Encore moins ces jours volant d'hier à demain
à grands coups d'ailes vers une heureuse patrie

Elle fuit avec eux, l'émigrante fanée
la beauté faible, avec ses secrets décevants
vêtue de brume. On l'aura sans doute emmenée
ailleurs, par ces forêts pluvieuses. Comme avant

je me retrouve au seuil d'un hiver irréel
où chante le bouvreuil obstiné, seul appel
qui ne cesse pas, comme le lierre. Mais qui peut dire

quel est son sens? Je vois ma santé se réduire
pareille à ce feu bref au-devant du brouillard
qu'un vent glacial avive, efface. Il se fait tard.

mardi, 22 décembre 2009

Hiver - Jean-Claude Brinette

Une nuit, la terre s'est endormie,
Sous un manteau de neige tombée à gros flocons :
Prés, chemins, maisons... sont blanchis
D'un grand tapis moelleux qui s'étend jusqu'aux monts.
Tous les canaux sont pris de glace
Et les enfants joyeux se mettent à patiner.
Parfois on aperçoit des traces
Creusées dans la neige fraîche : des pas de sangliers,
De leur excellent odorat
Sous la neige épaisse, ils cherchent avec leur groin
Châtaignes et glands, rien n'échappera...
Car en janvier : la laie met bas ses marcassins.
Jamais elle ne s'éloigne et veille
Sur son nid de branches, caché, appelé chaudron,
Là ses "petits rayés " sommeillent,
Blottis l'un contre l'autre, attendant les mamelons.
Certains chevreuils tentent une sortie
Pour glaner dans les champs les restes des cultures,
Et l'on entend au loin glapir
Un couple de renards, insouciants dans leur rut.
Essoufflés d'avoir tant couru,
Les gosses rentrent à la maison près du feu de bois.
Le soir, ils s'amusent les doigts nus,
Sur les vitres givrées, à pousser les étoiles.

samedi, 19 décembre 2009

José-Maria de Heredia (1842-1905) - Vendange

Les vendangeurs lassés ayant rompu leurs lignes,57-17 Vigne_d'automne_2.JPG
Des voix claires sonnaient à l'air vibrant du soir
Et les femmes, en choeur, marchant vers le pressoir,
Mêlaient à leurs chansons des appels et des signes.

C'est par un ciel pareil, tout blanc du vol des cygnes,
Que, dans Naxos fumant comme un rouge encensoir,
La Bacchanale vit la Crétoise s'asseoir
Auprès du beau Dompteur ivre du sang des vignes.

Aujourd'hui, brandissant le thyrse radieux,
Dionysos vainqueur des bêtes et des Dieux
D'un joug enguirlandé n'étreint plus les panthères ;

Mais, fille du soleil, l'Automne enlace encor
Du pampre ensanglanté des antiques mystères
La noire chevelure et la crinière d'or.

dimanche, 15 novembre 2009

Plus je vieillis et plus je doute - Jacques Herma

Plus je vieillis et plus je doute
Plus je vieillis et moins je sais
Je vais finir par déposer
Mes incertitudes
Mes angoisses
Mes délires
Et mes troubles
Dans un panier
Que je ne cesserai sans doute
Jamais de remplir

Dans les brouillards tragiques
Les brumes fantomatiques
Qui assiègent mon cerveau
Il arrive que
Parfois surgissent
Des idées claires et
Des profils moins imprécis

Mais je les oublie si vite
Qu'ils glissent
Et s'éloignent
Et finissent
Leur vie
Comme ces fleurs brunies
Que l'on aurait omis d'arroser

mercredi, 11 novembre 2009

Louis Aragon (1897-1982)

56-316 Aragon.jpgIl n'aurait fallu
Qu'un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
A l'immensité
Des choses humaines

Moi qui frémissais
Toujours je ne sais
De quelle colère
Deux bras ont suffi
Pour faire à ma vie
Un grand collier d'air

Rien qu'un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins une rosée
Contre mon épaule

Un front qui s'appuie
A moi dans la nuit
Deux grands yeux ouverts
Et tout m'a semblé
Comme un champ de blé
Dans cet univers

Un tendre jardin
Dans l'herbe où soudain
La verveine pousse
Et mon cœur défunt
Renaît au parfum
Qui fait l'ombre douce

Le roman inachevé, 1956, p. 181

mercredi, 04 novembre 2009

Caude Lévi-Strauss - (1908-2009)

Dans la forêt céphalopode56-308 Levi-StraussClaude.jpg
gros coquillage chevelu
de vase, sur rochers roses qu'érode
le ventre des poissons-lune d'honolulu

On a nettoyé l'herbe paillasson
les pavés luisent savonnés
sur l'avenue les arbres sont
de grands balais abandonnées

Amazone, chère amazone
vous qui n'avez pas de sein droit
vous nous en racontez de bonnes
mais vos chemins sont trop étroits.

dimanche, 01 novembre 2009

A la santé III - Guillaume Appolinaire

Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Tournons tournons tournons toujours
Le ciel est bleu comme une chaîne
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène

Dans la cellule d'à côté
On y fait couler la fontaine
Avec les clefs qu'il fait tinter
Que le geôlier aille et revienne
Dans la cellule d'à côté
On y fait couler la fontaine

jeudi, 22 octobre 2009

René Ghil (1862-1925)

En m'en venant tard dans la nuit
se sont éteintes les ételles :
ah ! que les roses ne sont-elles
tard au rosier de mon ennui
et mon Amante, que n'est-elle
morte en m'aimant dans un minuit.

Pour m'entendre pleurer tout haut -
à la plus haute nuit de terre
le rossignol ne veut se taire :
et lui, que n'est-il moi plutôt
et son Amante ne ment-elle
et qu'il en meure dans l'ormeau.

En m'en venant tard dans la nuit
se sont éteintes les ételles :
vous lui direz, ma tendre Mère,
que l'oiseau aime à tout printemps ...
Mais vous mettrez le tout en terre
mon seul amour et mes vingt ans...

Asisium - Louis Le Cardonnel

Dans ce jour qui finit comme tous les beaux jours,
Tandis que de grands bœufs, aux fronts cornus et lourds,
S'en reviennent, suivis par leur pâtre tranquille,
Le poète, tout seul, retourne vers la ville.

Mais avant que son pas ait rejoint les maisons,
Il égare sa vue aux lointains horizons.
Il laisse sa pensée errer, lente et sereine,
Des collines sans fin à l'idyllique plaine.

Sous la lumière d'or de l'astre qui descend,
Son esprit s'élargit; il sourit au passant :
Il regarde, le long du sentier qui serpente,
Les calmes oliviers grimper de pente en pente.

Il a tout oublié des maux longtemps soufferts :
Son âme est rayonnante ainsi que l'Univers.
Pour l'élever plus haut que toute créature,
De ton verbe éloquent tu lui parles, Nature.

Devant cet orbe en feu, disparaissant là-bas,
Il rêve d'un soleil qui ne se couche pas,
Et doucement, avant que la clarté ne meure,
Il bénit et l'espace et la saison et l'heure.

mercredi, 14 octobre 2009

Les Livres - Alain Lemoigne

Gens et choses
ne font plus bon ménage
soupire le chiffonnier
tirant dans un juron
une charrette à bras
Emergent des cartons
des restes de grenier
carafes cadenas
dames-jeannes clissées
fauteuils sans dossier
matelas étripés.
Sauvés du ramassage
des volumes à l'écart
dans un recoin sous l'escalier
à la rampe peu sûre
luttent contre l'oubli.

Toutes les notes