dimanche, 27 décembre 2009

Colette

Un métier, pourtant vieux et invétéré, s'éloigne de nous quand un honneur, un désastre, un exode unanimes, dévolus à une nation entière, nous prennent dans leurs lames de fond... Mais il revient. Au bout d'une longue route, je n'ai pas prévu que j'allais si loin pour buter contre une table - terme, obstacle, récif ; échassière, ou bassette conçue pour les repas alité, guéridon boiteux d'un hôtel -, contre une table à écrire. Tous les spectacles suscitent un devoir identique, qui n'est peut-être qu'une tentation : écrire, dépeindre. Je n'ai vu, de cette guerre-ci, aucune de ses violences sous des lueurs incendiaires. A chaque écrivain incombre la tâche de travail que lui désignent ses facultés, le hasard, le déclin ou la vigueur de son âge. Journal à rebours, La Livre de Poche, p. 6

dimanche, 06 décembre 2009

Marcel Proust

57-05 proust.jpgDe quelle façon allons-nous nous endormir ? Et une fois que nous le serons, par quels chemins étranges, sur quelles cimes, dans quels gouffres inexplorés le maître tout puissant nous conduira-t-il ? Quel groupement nouveau de sensations allons-nous connaître dans ce voyage ? Nous mènera-t-il au malaise ? À la béatitude ? À la mort ? Celle de Bergotte survint le lendemain de ce jour-là où il s’était ainsi confié à un de ces amis (ami ? ennemi ?) trop puissant. Il mourut dans les circonstances suivantes : une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que la Vue de Delft de Ver Meer [sic] (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentèrent ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait un petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné la première pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se dit-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »
Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites pas plus que les dogmes religieux n'apportent de preuve que l'âme subsiste. » La Prisonnière, Le Livre de Poche. p. 197-198

dimanche, 08 novembre 2009

Albertine Sarrazin - (1937-1967)

56-312 Albertine.jpgC'est en connaissance de cause que, chaque fois que possible, je me risque à recommencer un journal, avec l'espoir de sauver quelques miettes du naufrage... Jusqu'à présent, cela n'a pas réussi : tous mes écrits ont été confisqués ou égarés. Pourtant je réitère, car je crois cette fois qu'il n'y aura pas de naufrage. Et j'aime mieux risquer que gribouiller, vingt ans parès et les pieds dans les pantoufles, des mémoires aussi mensongers que peu vivants. Ce sera amusant de confronter... Je m'efforce à la clarté, et à bannir les élucubrations, le style télégraphique... mais bien difficile et peu attrayant. Si charmant les phrases mal tournées, brèves puis sans transition contournées et essoufflantes, émaillées de ces formules mi-étranger mi-nègre que je pige seule... Ai-je rêvé de ce mélange de calligraphie et de gribouillis, d'argot et de Marie-Chantal, d'ordure et de poème. Sautiller, mordre et rejeter, faire la biffe dans le grand tas des impressions, et tout à coup, rayonnante et les reins cassés, élever au bout de ses doigts une image toute neuve, qui dormait sous la poussière, et qui à présent étincelle au soleil... Journal de Prison, 1959

jeudi, 15 octobre 2009

Platon - Phèdre

SOCRATE : - Le dieu Teuth, inventeur de l'écriture, dit au roi d'Egypte :
" Voici l'invention qui procurera aux Egyptiens plus de savoir et de mémoire : pour la mémoire et le savoir j'ai trouvé le médicament qu'il faut " - Et le roi répliqua : " O Teuth très industrieux, autre est l'homme qui se montre capable d'inventer un art, autre celui qui peut discerner la part de dommage et celle d'avantage qu'il procure à ses utilisateurs. Père des caractères de l'écriture, tu es en train, par complaisance, de leur attribuer un pouvoir contraire à celui qu'ils ont. Conduisant ceux qui les connaîtront à négliger d'exercer leur mémoire, c'est l'oubli qu'ils introduiront dans leurs âmes : faisant confiance à l'écrit, c'est du dehors en recourant à des signes étrangers, et non du dedans, par leurs ressources propres, qu'ils se ressouviendront ; ce n'est donc pas pour la mémoire mais pour le ressouvenir que tu as trouvé un remède. Et c'est l'apparence et non la réalité du savoir que tu procures à tes disciples, car comme tu leur permets de devenir érudits sans être instruits, ils paraîtront pleins de savoir, alors qu'en réalité ils seront le plus souvent ignorants et d'un commerce insupportable, car ils seront devenus de faux savants. "
[…] Ainsi celui qui croit avoir consigné son savoir par écrit tout autant que celui qui le recueille en croyant que de l'écrit naîtront évidence et certitude, sont l'un et l'autre tout pleins de naïveté dans la mesure où ils croient trouver dans les textes écrits autre chose qu'un moyen permettant à celui qui sait de se ressouvenir des choses dont traitent les écrits.

PHÈDRE : - C'est très juste.

SOCRATE : - Car ce qu'il y a de redoutable dans l'écriture, c'est qu'elle ressemble vraiment à la peinture : les créations de celle-ci font figure d'êtres vivants, mais qu'on leur pose quelque question, pleines de dignité, elles gardent le silence. Ainsi des textes : on croirait qu'ils s'expriment comme des êtres pensants, mais questionne-t-on, dans l'intention de comprendre, l'un de leurs dires, ils n'indiquent qu'une chose, toujours la même. Une fois écrit, tout discours circule partout, allant indifféremment de gens compétents à d'autres dont il n'est nullement l'affaire, sans savoir à qui il doit s'adresser. Est-il négligé ou maltraité injustement ? il ne peut se passer du secours de son père, car il est incapable de se défendre ni de se secourir lui-même. "

vendredi, 09 octobre 2009

Dédicace - Auguste Brizeux

Celle pour qui j'écris avec amour ce livre
Ne le lira jamais : quand le soir la délivre
Des longs travaux du jour, les soins de la maison,
C'est assez à son fils de dire une chanson ;
D'ailleurs, en parcourant chaque feuille légère,
Ses yeux n'y trouveraient qu'une langue étrangère,
Elle qui n'a rien vu que ses champs, ses taillis,
Et parle seulement la langue du pays.
Pourtant je veux poursuivre ; et quelque ami peut-être
Resté dans nos forêts et venant à connaître
Ce livre où son beau temps tout joyeux renaîtra.
Dans une fête, un jour, en densant lui dira
Cette histoire qu'ici j'ai commencé d'écrire,
Et qu'en son ignorance elle ne doit pas lire ;
Un sourire incrédule, un regard curieux,
A ce récit naïf, passeront dans ses yeux ;
Puis, de nouveau mêlées à la foule qui gronde,
Tout entière au plaisir elle suivra la ronde.

mardi, 06 octobre 2009

Les Poèmes - Victor Sandoval (1929-

Pourquoi écrit-on des vers ?
Pourquoi donc jaillissent les poèmes
et se mettent-ils en marche
à grandes enjambées dans les rues,
parlant tout seuls,
ne voyant rien et regardant tout le monde ?

Pourquoi se baladent-ils libres
comme des fous, les poèmes ?
La nuit, ils t'accompagnent,
ils causent avec toi
dans l'insomnie
ils te lancent de grands monologues,
ils t'inventent des mondes et des remords,
des souvenirs et des craintes,
la nostalgie d'un amour lointain,
une musique discrète dans la rue.

Toute la nuit ils t'accompagnent
comme un vin accablant,
et ivres, à l'aube, ils s'en vont.

lundi, 05 octobre 2009

Stendhal : Journal

Milan, le 28 Germinal an IX[-18 Avril 1801]. J'entreprends d'écrire l'histoire de ma vie jour par jour. Je ne sais si j'aurai la force de remplir ce projet, déjà commencé à Paris. Voilà déjà une faute de français il y en aura beaucoup, parce que je prends pour principe de ne me pas gêner et de n'effacer jamais. Si j'en ai le courage, je reprendrai au 2 ventôse I, jour de mon départ de Milan, pour aller rejoindre le lieutenant général Michaud à Vérone.

dimanche, 06 septembre 2009

Aristide Corre*

Daguy - 21 février 1939 - Ces chroniques ont aujourd'hui vingt ans. C'est un long bail déjà. Elles sont nées sous le soleil d'Afrique, bien loin de la terre de France et il se trouve que, après vingt années, je sois sur une terre étrangère pour en célébrer l'anniversaire. A vrai dire, plus de la moitié  de ces vingt annnées ont été passées loin de ma patrie. Je n'ai point du tout le dessin de faire une révision de ces années déjà écoulées, et d'en dénombrer les amertumes et les désillusions. Je ne ferai même pas l'historique de ces notes, qui serait bien inutile. Je veux simplement songer un peu à elles, les revoir, me les rappeler dans leur longue perspective d'innombrables feuilles arrachées pour un temps à l'oubli, et que je regrette infiniment de n'avoir pas là sous les yeux en ce jour anniversaire. Elles sont commencé fort humblement, sur un petit papier commun venu de France. Tout de suite, d'abord, elles ont été nommées : le nom confère l'existence. Elles furent donc, au commencement, et un peu prétentieusement, peut-être, des " Notes intimes ". A la vérité, elles n'avaient pas tout à fait ce caractère. Il y a peut-être lieu de le regretter, mais elles sont en général très peu "intimes". Il y a une exception dont je veux parler ici tout de suite et une fois pour toute. En 1932, j'ai commencé une suite d'ex-cursus si je puis dire à ces notes. Je l'avais appelé " Notes secrètes". J'y avais consigné plusieurs choses relatives à la jeune fille " prolongée " que j'avais encontrée au cours du père Loisy au Collège de France et plus tard, j'y ai noté certaines choses à propos de Lucienne... Ainsi donc, même devant ces pages que je suis à peu près seul à connaître, j'ai toujours eu une grande répiugnance à me livrer et les exemples d'abandon, fussent-ils partiels ou amorcés, sont fort rares. Si ces notes sont destinées à me survivre et si elles ont plus tard, quelque audience, il est bien certain que ce sera le principal reproche qu'on leur pourra faire.

* l'un des fondateurs de la Cagoule.

vendredi, 04 septembre 2009

Léon Trotsky

Premier cahier - 7 février 1935 : Le journal intime n'est pas un genre de littérature auquel je suis porté. Je préférerais en ce moment un quotidien. Mais je n'en ai pas... Coupé de la vie politique active, je suis obligé de recourir à se succédané de journalisme qu'est le journal personnel. Au début de la guerre, retenu en Suisse, j'ai tenu un journal pendant quelques semaines. Puis pendant une courte période en Espagne, en 1916, après mon expulsion de France. Je crois que c'est tout. Et me voilà obligé d'y revenir. Pour longtemps ! Peut-être pour des mois. En tout cas pas pour des années. Les événements ne peuvent que se dénouer dans un sens ou dans l'autre - et fermer le cahier. Si même il n'est pas fermé plus tôt encore par le coup de feu tiré de quelque coin par un agent ... de Staline, de Hitler, ou de leurs amis-ennemis français. Journal d'exil, folio, p. 37

23:11 Publié dans Ecrire | Lien permanent | Envoyer cette note

dimanche, 30 août 2009

Celeste Albaret

242 celeste_albaret.jpgUne nuit - ce devait être vers la fin de la guerre, alors que j'étais déjà près de lui depuis trois ou quatre ans - il m'a dit :

- Ma chère Céleste, je me demande ce que vous attendez pour écrire un journal.

Moi, je me suis mise à rire :

- Je vois cela, Monsieur. Encore une petite moquerie comme vous aimez à m'en faire.

- Je suis sérieux, Céleste. Personne ne me connaît vraiment, que vous. Personne ne sait comme vous tout ce que je fais, ni ne peut savoir tout ce que je vous dis. Après ma mort, votre journal se vendrait plus que mes livres. Si, si, vous le vendriez comme le boulanger vend ses petits pains le matin, et vous gagneriez une fortune. D'ailleurs, j'irai encore plus loin, Céleste : vous l'écririez, et moi, je vous le commenterais.

Là-dessus, je me souviens de lui avoir expliqué :

- C'est ça, Monsieur ! Vous répétez constamment que vous n'avez pas le temps de faire ce que vous avez à faire, et vous voudriez commenter mon journal par-dessus le marché ! Quand je vous dis que vous vous moquez !

-   Il a soupiré, puis il a dit encore :

- Vous avez tort, Céleste, et vous le regretterez. Vous nn'imaginerez pas le nombre de gens qui viendront vous voir après ma mort, ni qui vous écrifont. Et à ceux-ci, naturellement, telle que je vous connais, vous ne répondrez pas.

Le pire est que tout est vrai. On est venu me voir du monde entier, depuis sa mort. Je continue à recevoir des lettres, auxquelles je ne réponds pas. Mais surtout, je regrette de n'avoir pas tenu ce journal, parce que, principalement s'il me l'avait commenté, j'aurais eu une autre arme que ma parole et ma mémoire pour lutter contre les mensonges, bien ou mal intentionnés, répandus sur son oeuvre et sur lui. Monsieur Proust, Robert Laffont, 1973, p. 162-163

Toutes les notes